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Lecture suivie des trois premiers chapitres de mon roman historique "Une vie meurtrie transformée"

Dernière mise à jour : 26 sept. 2025




Première partie : La fin des illusions (de septembre 1938 à octobre 1941)

 

Chapitre 1 : Un vainqueur menacé



Un athlète luxembourgeois sous pression


David Schleck vibre intérieurement au diapason des clameurs des spectateurs massés autour du stade de Colombes. Il réalise à présent le poids qui pèse sur ses épaules. Il représente son pays, le Luxembourg, dans la course du 800 mètres au championnat d’Europe qui se tient en France. C’est en effet en région parisienne, à Colombes, que se tiennent les épreuves, en cette fin d’été, dans les premiers jours encore étouffants de septembre 1938. Inauguré en 1934 à Turin, le championnat d’Europe a lieu tous les quatre ans. Miklos Szabo, venu de Hongrie, dont la famille de David est originaire, y a décroché l’or au 800 mètres, ce qui avait fait alors la fierté de ses parents et conforté la résolution de David d’en faire sa course de prédilection. 

Pour mémoire, remarquons que c’est l’Italien Mario Lanzi qui avait remporté l’argent et Wolfgang Dessecker, le coureur allemand, seulement le bronze, ce qui n’était pas à la hauteur des ambitions du régime nazi.

La deuxième édition, à laquelle participe David, se déroule le samedi 3 septembre. L’Italie a sélectionné Silvio Lambini, la France Jacques Richard, un candidat sympathique mais redoutable, d’un an son aîné, et l’Allemagne mise sa réputation sur Rolf Harter, 25 ans (1). 

En 1936, ce dernier avait été éliminé dès les séries à cause d’une grippe intestinale lors des Jeux olympiques de Berlin et comptait bien prendre sa revanche ici. David le connaît bien, car ils concourent ensemble dans des meetings frontaliers, et Rolf l’a toujours emporté sur lui, le distançant à chaque fois de deux bonnes longueurs.


Le poids de la compétition et de l’Histoire


Ce championnat risque bien d’être le dernier avant longtemps, pense David en raison des menaces de guerre proférées par le dictateur d’outre-Rhin, ce qui n’annonce rien de bon pour le continent européen. Il se rappelle les paroles de ses parents :

- Après l’Autriche, Hitler envahira très probablement la Tchécoslovaquie, augure son père Samuel.

Il entrevoit, comme David, que la France et la Grande-Bretagne se laisseront manœuvrer par ce dictateur hystérique. Hitler arrivera sans doute à ses fins dans le bras de fer l’opposant à la Tchécoslovaquie, consistant à rattacher au Troisième Reich les provinces des Sudètes peuplées à plus de 50 % de germanophones.



(1) Les noms des trois participants de la course du 800 mètres en 1938 étaient en réalité Mario Lanzi pour l’Italie, Jacques Lévêque pour la France et Rudolf Harbig pour l’Allemagne. Aucun Luxembourgeois ne participait à la course.


Tout comme l’ensemble de ses proches, Suzanne, la mère de David, partage ce même point de vue et s’était écriée :

  • Avec tant de haine dans son cœur et des discours aussi populistes, je sais que ce dirigeant-là, n’apportera pas de paix en Europe, et rien de bon pour le monde non plus.


Les événements leur donneront tristement raison : à la fin de ce mois de septembre 1938, la capitulation de Chamberlain et de Daladier devant Hitler à Munich officialise l’abandon des Sudètes. Hitler s’en empare quelques jours plus tard. 

Ce compromis ne protègera pas la Tchécoslovaquie, puisque le 15 mars de l’année 1939, Hitler décide l’invasion de la Bohême et de la Moravie. Revanchard - il ne supporte pas que l’Allemagne ait été autant humiliée en 1919 par le traité de Versailles - et assoiffé de domination, ce dernier s’empare de la Pologne, déclenchant ainsi le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.

David chasse rapidement ces pensées sombres de son esprit pour se recentrer sur sa préparation avant la course. Il est le plus jeune en lice et participe à sa première finale du 800 mètres dans une compétition internationale de haut niveau. Il affronte les meilleurs d’Europe. Grand, élancé, cheveux bruns coupés courts, corps athlétique, les yeux bleus, regard subtil, David vient de fêter ses 20 ans. Il poursuit des études de droit et d’économie. Il ne s’interdit rien à l’avenir et se voit bien chef d’entreprise, avocat, ou homme politique, animé intérieurement de la recherche du bien de la société luxembourgeoise. Le Grand-Duché a acquis son autonomie moins d’un siècle auparavant et a échappé jusqu’ici à toutes les convoitises des États voisins malgré sa petite superficie.

David ressent la présence affectueuse de sa famille dans les tribunes : son père, sa mère, sa sœur Sarah, de deux ans sa cadette, sont là pour lui. Son jeune cousin Jacob a également fait le déplacement pour cet événement. David se sent à l’aise dans son corps et serein dans son esprit. Comme le disent ses amis pour plaisanter ; il est intelligent jusqu’au bout des neurones !

Depuis le bord de la piste, Michel Schmidt, ex-coureur de renom, aujourd’hui entraineur certifié, dirige son athlète : 

 - « Reste calme et concentré, David, ne t’enflamme pas et n’oublie pas la tactique dont nous étions convenus ensemble. Tu dois effectuer un départ canon pour figurer dans les trois premiers à la corde au bout de 150 mètres. Maintiens-toi à un rythme qui te permet de souffler, sans te laisser distancer les 500 mètres suivants. Attends vraiment la fin de la ligne droite opposée avant le dernier virage pour produire ton effort. Ta remontée devra être progressive et irrésistible ». 

Michel Schmidt est respecté dans les milieux de la course. Dans les années 20, il a été le spécialiste de cette distance et le champion luxembourgeois. Il détient toujours le record national avec le temps de 1 minute 52 secondes. David n’est pas loin derrière avec 5 centièmes de plus, toutefois il demeure jusqu’à présent devancé par ses trois adversaires précités qui ont réalisé cette année-là de meilleurs temps.

- Je jouerai des coudes pour ne pas me retrouver coincé à la corde à la 4e ou 5e place se dit David. Mon entraînement a été rude mais finalement tellement bénéfique ! Je sens que j’ai désormais les jambes et le mental pour réaliser un exploit. Le conseil de son entraîneur lui revient en tête comme un leitmotiv : « Adapte-toi aux circonstances de la course David et à Dieu vat ! »

Muets jusqu’alors, les haut-parleurs du stade soudain crépitent, interrompant les compétiteurs dans leur révision mentale et leur projection personnelle de la course rêvée :

- « Bienvenue à tous dans ce magnifique stade de Colombes où, comme vous le savez, se sont tenus tant de championnats et compétitions prestigieuses, pensez seulement aux Jeux olympiques de 1924 qui s’y sont déroulés. Le sport est un trait d’union entre les peuples, et nous espérons que ce championnat aura lieu dans un climat pacifique et dans un état d’esprit fraternel. Pour mémoire rappelons que le record de France du 800 mètres avec le temps de 1 minute 50 secondes et 6 dixièmes est toujours détenu depuis le 14 juillet 1928 par le Niçois Séraphin Martin. Jacques Richard, sacré champion de France cette année, représente notre pays. 


La compétition va être rude pour nos candidats. Ils sont tous très talentueux. Plusieurs recordmen de différents pays concourent aujourd’hui dans cette course. Beaucoup ont réalisé cette année de belles performances avec des temps impressionnants. Encourageons-les donc tous fortement. Nous souhaitons vraiment assister ici dans ce stade, à des records nationaux et internationaux. 


Nous invitons maintenant les coureurs à rejoindre leurs lignes respectives et que le meilleur gagne ! » (2)


David passe en revue les autres coureurs engagés dans la course : Hollandais, Suédois, Finlandais, et un autre Français. Les trois coureurs précités qu’il estime être ses plus redoutables concurrents sont à ses côtés. Il perçoit le regard déterminé que lui adresse Rolf. Quelque peu intimidé, détournant de lui son visage, il échappe à sa vue pour se concentrer à nouveau sur ses objectifs de course.


Il entrevoit derrière lui, à sa gauche, près des gradins, les trois marches dressées pour les vainqueurs, et cela le motive à nouveau. L’image du podium, avec lui en son sommet, inonde alors son esprit : Pour mon pays et pour ma famille se jure-t-il ! 


Dans les tribunes, à hauteur de la ligne de départ et d’arrivée, sa sœur Sarah scrute le départ.


De sa place dans les gradins, son cousin Jacob est un peu dubitatif et le fait savoir : 

- David a réalisé de bons temps cette année, dit-il, mais trois de ces coureurs ont couru légèrement en deçà des 1 minute 52 secondes depuis le début de la saison, performance que David n’a jamais atteinte. Peut-être n’est-il pas tout à fait encore prêt pour les battre ? Enfin, on ne sait jamais.


(2) Le 800 mètres est une course singulière de demi-fond, à la fois faite d’endurance et de vitesse. Elle ne dure pas assez longtemps pour être qualifiée de course de fond, mais suffisamment pour empêcher un sprint trop élevé en continu, une allure que l’on ne pourrait pas tenir jusqu’au bout. Après un départ en position debout, le 800 mètres se court en couloirs pendant 110 mètres, puis les coureurs sont autorisés à se rabattre à partir de repères disposés sur la piste pour courir au plus près de la corde. Le deuxième 400 mètres est traditionnellement 2 secondes moins rapide que le premier.



- Détrompe-toi, répliquent Samuel, Suzanne et Sarah à l’unisson, manquant légèrement d’objectivité. David est dans une forme éblouissante, et son heure de gloire est peut-être venue. Nous verrons. Que le meilleur gagne ! - David dans leur esprit -.

Le départ est donné.

  • À vos marques, prêts, partez !

Les coureurs s’élancent. 

  • Allez, vas-y David ! crient en chœur ses supporters !

Des hourras et des hymnes nationaux inondent les gradins du stade dans une atmosphère bon enfant. Seuls les supporters arborant le drapeau à la croix gammée, avec leur organisation quasi militaire et leur salut nazi, dénotent dans la liesse générale.

La course se déroule comme prévu, en sprint dans un rythme effréné, pour la quête de la meilleure position au regroupement. Au moment où il ne s’y attend pas, Rolf, le coureur allemand, lui donne, de façon irrégulière, un violent coup d’épaule pour l’empêcher de gagner la corde et ainsi de mettre son plan à exécution. Samuel est furieux et sort de ses gonds : 

  • Vous avez vu, un tel geste devrait être sanctionné ! S’enflamme-t’il.

  • Voyons, Samuel, ce n’est qu’une course, attendons la suite, tempère son épouse.  

  • David est en quatrième position, il n’a pas pu se mettre à la corde, juge Jacob, devenu pour l’occasion, spécialiste improvisé.

Le scénario tant redouté ne se produit pas. Certes, David parcourt plus de distance que ses adversaires directs en courant en deuxième ligne, mais il ne perd rien vis-à-vis du Français Jacques devant lui, de l’Italien Silvio en deuxième position en embuscade, et de l’Allemand Rolf qui mène la course en patron. Ce dernier vise l’or, rien de moins pour lui-même et pour plaire à son Führer. La course se déroule dans un rythme effréné dans le temps du record européen. À l’arrière de la course, les outsiders ont déjà renoncé à jouer les premiers rôles.

  • La cloche vient de retentir, il ne reste plus qu’un tour, constate Sarah. David a encore toutes ses chances et il n’est pas loin du podium. 

  • Alleeeeeez David ! Fin de la ligne opposée : il remonte ses concurrents, s’étonne Jacob stupéfait. Voici qu’il dépasse le Français, puis l’Italien.

  • Oui, Oui, David revient ainsi que le Français qui le talonne ! L’Italien ne sera pas sur le podium ! hoquette Samuel suffoquant d’émotion. 

  • David est toujours deuxième, reprend Jacob. Il a sans doute mangé du lion. Je pense à présent qu’il peut coiffer Rolf sur le poteau. 

Rolf Harter, si sûr de la victoire l’instant d’avant, jette un regard latéral mêlé de panique sur le Luxembourgeois revenu du diable vauvert. Va-t-il lui voler la vedette au dernier moment sur la ligne ? David fournit un ultime effort pour se propulser, tête et épaules en avant, il parvient en premier sur la ligne d’arrivée, et remporte la course.

L’instant suivant, le speaker énumère d’un ton neutre les résultats : « En première position arrive David Schleck avec le temps de 1 minute 50 secondes et 6 dixièmes, record personnel et nouveau record du Luxembourg qu’il améliore de deux secondes. Rolf Harter prend la deuxième position avec le temps exceptionnel de 1 minute 50 secondes et 8 dixièmes. Jacques Richard arrive sur la troisième marche du podium avec le temps de 1 minute 52 secondes, soit près de deux secondes de moins que son temps réalisé en championnat de France.  Applaudissons-les comme ils le méritent !  (3) Un court moment David observe, perchée dans les gradins, sa famille en joie, gesticulant dans sa direction. Il hèle joyeusement les siens. Puis, par respect pour ses adversaires, il s’approche de ces derniers et les salue. Rolf, apparemment bon perdant, lui serre la main et le félicite. La joie de David est complète.



Puis vient l’heure des hymnes et des remises de médailles. Diverses émotions se lisent sur les visages des trois compétiteurs récompensés. David savoure ces instants en pensant premièrement et de façon inattendue à ses parents qui n’avaient pas été épargnés par les souffrances en Hongrie. 






(3) Rendons à César… le vainqueur du 800 mètres en 1938 fut le coureur allemand Rudolf Harbig dans le temps prêté au héros du roman. Jacques Lévêque arriva second. Idem pour Mario Lanzi qui obtint la médaille de bronze après celle d’argent en 1934. L’Allemagne nazie termina première du championnat d’Europe au tableau des médailles, ce qui renforça, s’il en était besoin, le sentiment nationaliste quant à la supériorité supposée de la race aryenne. Marcel Hansenne ne fit tomber le record de France de Séra Martin de 1928 qu’en juin 1945. Aujourd’hui, le record de France est détenu par Gabriel Tual en 1 minute 41 secondes et 61 centièmes.





La rivalité sportive et les tensions politiques en 1938


Rolf, quant à lui, privé de la médaille d’or tant convoitée, s’approche de lui et lui présente ses excuses :

  • Sans rancune pour la petite bousculade. Je suis déçu pour le Führer et pour ma carrière, mais satisfait que la victoire revienne finalement un peu au camp allemand. Le Luxembourg est si proche de l’Allemagne. Votre peuple et notre peuple sommes un peu frères de sang. Vous parlez allemand pour la plupart d’entre vous et vous faites un peu partie de l’Allemagne. David ne partage pas son point de vue, mais ne dit mot. Il ne tient pas à mettre d’huile sur le feu et s’efforce de rester « sportif » jusqu’au bout.

Malgré l’immense déception du vaincu, tout se passe donc relativement bien entre Rolf et David jusqu’au moment de la douche. Une fois habillés, en sortant des vestiaires, l’atmosphère est soudain plus chargée. David sent le regard hostile de Rolf se poser sur lui. Quelque chose a changé dans son attitude. Lui qui,  jusqu’ici n’a prêté que peu d’attention à la personne de son jeune « adversaire » luxembourgeois, a découvert, en le voyant devant lui dénudé, que celui qui l’a battu aujourd’hui est circoncis. Rolf aborde David.

- David, on ne s’est jamais trop parlé susurre Rolf. Je me suis demandé tout à l’heure si tu étais juif.

David sort de sa réserve.

- Oui, c’est le cas, et j’en suis fier ! Ma victoire constitue un grand honneur aujourd’hui à la fois pour le Luxembourg et pour le peuple juif. 

Cette réponse fait monter la tension entre les deux jeunes hommes. 

  • Vous vous croyez supérieurs, vous les Juifs, grommelle Rolf d’un ton menaçant, et le saisissant par le col, il le repousse violemment contre le mur ! Cette victoire va te coûter cher, je te retrouverai où que tu sois ! Tu vas très bientôt constater l’écrasante supériorité de la nation allemande sur la race juive. Nous vous ferons payer tout ce que vous avez fait subir à l’humanité en occupant les postes clés de la société et en accaparant les richesses. Nous vous exterminerons.

  • Je suis luxembourgeois et allemand quand cela t’arrange, et maintenant juif pour mieux déverser ton venin et ta rancœur due à ta défaite, lui chuchote David, étranglé par l’étreinte de son ennemi ! Réfléchis bien à ton attitude et conduis-toi en sportif !

  • Eh ! David, on t’attend pour fêter ta médaille, lui crie Jacob en  venant à sa rencontre.

Etonné de voir ces deux compères dans cette posture, il ajoute :

- Ben quoi, c’est plus le moment de vous mesurer l’un à l’autre ! Les jeux sont faits !

David se dégage de l’étreinte de Rolf et rejoint son cousin. Il mesure à cet instant l’impact considérable de la propagande du régime nazi orchestrée par Goebbels, qui a subjugué les esprits à tous les niveaux de la société. Quelle tare y a-t-il à être juif ? Comment peut-on envisager de détester quelqu’un au seul motif de son appartenance au peuple juif ? Devant le revirement si subit et incompréhensible de Rolf, David sent un frisson le gagner. 

Que leur réservera l’avenir ? Il pressent qu’une haine incontrôlable va submerger l’Europe. Une menace de mort bien réelle plane sur les Juifs. Et Dieu, s’il existe, protégera-t-il son peuple, s’il est vrai qu’il est le peuple élu ?


Mais la joie de la victoire reprend naturellement le dessus sur un David prompt à se réjouir. Il ne prête plus d’attention à Rolf et rejoint son entraîneur, la délégation luxembourgeoise, et sa famille qui le couvrent de baisers et de félicitations. 







 


Chapitre 2 : Le retour du héros


La célébration d’une victoire inattendue


David fête dignement sa victoire à Paris le samedi soir en sortant sur les Champs-Élysées avec l’ensemble des athlètes masculins luxembourgeois, hollandais et belges que la langue d’origine, le néerlandais, rassemble.

La bière coule à flots, et les récits épiques des succès des uns et des autres se racontent encore et encore.


Une journée parisienne en famille


Le dimanche, David, qualifié pour cette seule course du 800 mètres, a promis à sa famille qu’ils visiteraient ensemble la capitale française. Un soleil radieux et un ciel époustouflant de bleu les accompagnent, mettant en relief les monuments célèbres qu’ils découvrent pour la première fois : d’abord la tour Eiffel, puis Notre-Dame de Paris, l’Île de la Cité. Ensuite, prenant par le pont Neuf, ils gagnent le long des quais le jardin des Tuileries, où ils dégustent des sandwichs préparés par Suzanne. Dans l’après-midi, ils visitent le Louvre, puis terminent la journée à Montmartre avec ses artistes, place du Tertre. Ils dînent au Cabaret de la Bohème, jouxtant le fameux Hôtel du Tertre. Sarah a subitement une idée :

  • Allez, plaide-t-elle, ce serait chouette que tous les membres de la famille se fassent croquer pour conserver une trace durable de ces événements. David se laisse convaincre et se fait faire le portrait le premier. Jacob s’esclaffe en voyant le résultat : 

  • Oh ! Regardez David, Monsieur Muscle, le visage n’est pas très ressemblant, mais la caricature met bien en avant l’anatomie du sportif.

  • Moque-toi, lui rétorque David, ton portrait pourrait bien réserver des surprises ! Et tour à tour, les membres de la famille s’exclament en raillant les caricatures des uns et des autres.

Le métro et la nourriture française sont une première pour eux tous. Les menaces de guerre leur paraissent lointaines, et c’est une journée qu’ils évoqueront longtemps, pensent-ils, quand ils retourneront au pays.

La compétition s’achève le lundi, et David prend congé de sa famille qui regagne le Luxembourg par le train, tandis qu’il attend la fin du championnat en remplissant ses obligations auprès des journalistes de la presse écrite luxembourgeoise, française, mais aussi des principaux pays d’Europe représentés. Il est également interviewé par Radio Luxembourg, Radio Tour Eiffel et Radiola, ce qui est totalement nouveau et intimidant pour le jeune sportif. Il juge qu’il ne s’en est pas si mal sorti pour une première fois !


L’accueil triomphal au Luxembourg


En arrivant le mardi en gare de Luxembourg avec l’ensemble de la délégation, David ne s’attend pas à voir son nom scandé par des centaines de personnes venues l’accueillir sur la place pour le porter en triomphe.

- David, David, notre champion, vive le Grand-Duché !

La gare est située à deux kilomètres du centre-ville au sud, non loin de l’Alzette dont le cours serpente dans la ville jusqu’à la jonction avec la Pétrusse ; le bâtiment en bois a été remplacé par un bâtiment de style néo-baroque dont la tour se dresse fièrement au-dessus de la place. Après que les hourras et les bousculades se sont estompés, la foule commence à se disperser. Un homme, en habits d’apparat, s’approche de lui :

- La Grande-Duchesse Charlotte souhaiterait vous inviter à fêter votre victoire lors d’une réception samedi 10 septembre prochain dans son château de Berg pour vous rendre les honneurs au nom de la nation. 

- Quelle surprise ! s’exclame David. C’est un immense privilège pour moi de rencontrer Son Excellence.

La Grande-Duchesse a convié de nombreux invités, et la presse est présente. Rachel Schwarz, dont les parents appartiennent à la riche bourgeoisie juive et tiennent un commerce florissant de laine en gros, a eu le privilège d’être invitée. Rachel habite près de la gare et s’est mêlée avec son amie Régine à la foule pour voir le héros du jour.

Régine observe son amie Rachel, subjuguée par le charme du jeune athlète :

  • Tu sais que David Schleck a le même âge que toi. Mes parents connaissent bien sa famille et la voient très souvent à la synagogue.

  • On est si nombreux, je ne l’ai jamais remarqué, ni lui, ni sa famille. J’aimerais le rencontrer lors de la cérémonie à Berg, soupire Rachel. Quel bel homme, je le veux, il est à moi ! fanfaronne-t-elle. Les deux amies se mettent à rire tout en continuant à observer la toute nouvelle célébrité.

Rachel, la vingtaine, est bien proportionnée et très belle. Les garçons se retournent systématiquement sur son passage. Elle possède des traits réguliers, des yeux magnifiques, un regard pénétrant, des cheveux fins noirs et bouclés mi-longs, coiffés à l’aide de rouleaux, à la mode. Elle est ambitieuse, consciente de son intelligence et de sa beauté, et s’en sert pour mener à bien ses desseins.

  • Tu te rappelles, Régine, toutes ces années passées ensemble à l’école des sœurs. On en a fait du chemin.

  • - Oui, lui répond Régine, on leur en a fait voir de toutes les couleurs, mais en fin de compte, elles ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui ! Et nous ne sommes pas si mal, non ? s’esclaffe-t-elle d’un regard effronté.

Rachel (1) a été éduquée par les nonnes, sœur Aloysia, sœur Laetitia… Elles étaient gentilles avec elle et ne les obligeaient pas, elle et ses amies juives, à réciter des prières chrétiennes, mais autorisaient leurs propres prières. Rachel ayant une très belle écriture a écrit elle-même sa demande d’entrée au lycée. À l’âge de 15 ans, sa sœur et elle ont participé à la synagogue au cours du rabbin Robert Serebrenik, qui les a familiarisées avec la littérature juive. Elle est inscrite à l’université et poursuit des études de lettres. Elle tient son amour de la littérature de sa mère qui lit beaucoup en français. 

La bibliothèque dans le salon, bien pourvue, a permis à Rachel de s’approprier des livres de la littérature juive comme ceux traduits d’Isaac Bashevis Singer ou de Sholem Asch, ainsi que les grands classiques de la littérature française. Sa jeunesse a été sans souci au sein d’une famille qui n’est pas particulièrement religieuse. 


  1. L’itinéraire de Rachel Schwartz, héroïne du roman, dans son enfance, puis dans les années de guerre, s’inspire de l’histoire véritable de Rachel Wolf, s’agissant des circonstances de vie, mais l’histoire d’amour de l’héroïne de ce roman est totalement fictive.


Elle attend beaucoup de cette rencontre au château et a la ferme intention de séduire le beau sportif qui commence tout juste à occuper ses pensées et bientôt sans doute ses rêves.


David, la tête encore remplie de toute cette effervescence, est heureux de gagner la quiétude de l’appartement familial des Schleck dans le quartier du Grund, où son père exerce son activité de boulanger. Entouré de sa famille proche et de son cousin, il peut savourer sa victoire avec les siens :

- Savez-vous que la Grande-Duchesse m’a fait l’honneur de m’inviter au château de Berg samedi prochain ? 

  • Oui, toute la famille vient d’être invitée à cette réception, disent en chœur Samuel, Suzanne et Sarah. Quel honneur nous est fait, et c’est à toi que nous le devons ! 

  • J’aimerais bien venir avec vous, supplie Jacob, qui se sent légitime, ayant vécu l’événement. 

  • Je pense qu’ils peuvent bien te prendre pour notre fils, suggère Suzanne, et nous t’y emmènerons. Tu peux compter sur nous. 

  • Au fait, dit Jacob, vous êtes invités par mes parents à la maison lundi 26 en soirée pour fêter Roch Hachana et la nouvelle année. Les Fuchs, dont le père, frère de Suzanne, est coiffeur, habitent non loin de là dans la même rue Münster, l’appartement situé juste au-dessus de la boutique. 

  • Alors tu diras à Abraham et à Ruth que nous les invitons ici au repas de midi mardi 27, et dis-leur que nous nous réjouissons à l’avance d’être ensemble, s’enthousiasme Samuel.

  •  En attendant, annonce Suzanne, je vous ai préparé un repas de fête pour célébrer en famille la victoire.

La mère de David est une cuisinière hors pair, dont la cuisine s’inspire à la fois des plats hongrois de son enfance et des nombreux plats de la cuisine juive ashkénaze. Elle utilise les mêmes ingrédients que la plupart des cuisines d’Europe centrale, à base de chou, de nombreuses variétés de tubercules, de bœuf et de volaille.

Suzanne énonce sentencieusement le menu du jour : 

- Je vous ai préparé en entrée une soupe de goulash, puis nous enchaînerons avec du chou farci, du poulet au paprika, et en dessert, des crêpes de Hortobagy, que vous aimez tant. Ces dernières sont des crêpes épaisses nappées de crème fraîche et de sauce caramel, et David en raffole. 

- Miam miam, disent en chœur Samuel, Sarah et David, qui salivent déjà à l’idée de ce petit festin. David songe au bonheur qu’il a de faire partie de cette famille, si simple et si unie. Il n’imagine même pas que tout son univers soit complètement bouleversé prochainement.

Le jour de l’invitation de la Grande-Duchesse approche à grands pas. David et les siens se mettent sur leur trente et un. Un véhicule a été mis à leur disposition par la famille ducale et les attend au pied de l’immeuble. Tous les passants et les voisins observent le petit cortège avec intérêt, et des hourras et des vivats retentissent dans le quartier.

Le voyage se déroule sans encombre vers Colmar-Berg, bourgade située à 32 kilomètres du centre-ville, et enfin apparaît le château de Berg avec, sur la gauche, sa haute tour principale carrée fortifiée et ses deux tourelles l’encadrant en contrebas. Sur la droite est accolé un bâtiment tout en longueur à trois étages. L’entrée se fait côté jardin par l’une des allées bordant un rectangle de pelouse agrémentée par des massifs de fleurs somptueuses disposés selon un dessin en forme de croix. Quatre autres massifs en forme de losange sont disposés aux quatre extrémités de la croix. Un bassin circulaire, d’où jaillit un jet d’eau, est placé au centre de cet ensemble qu’on peut qualifier de jardin à la française. La Grande-Duchesse attend avec les invités déjà arrivés au pied de l’escalier central. Ce dernier est situé dans le renfoncement entre les deux parties du château et conduit à la salle de réception où se déroulera la cérémonie.

Distinguée, habillée d’une longue robe de soie blanche et d’un de ses chapeaux dont elle a le secret, elle s’adresse immédiatement à David lorsqu’il descend du véhicule :

  • Quel plaisir pour moi d’accueillir notre jeune champion national qui fait honneur au Duché du Luxembourg, qui compte maintenant dans ses rangs un champion d’Europe du 800 mètres. 

  • C’est un grand honneur que vous nous faites, à ma famille et à moi, de nous accueillir ici dans cet endroit prestigieux, lui répond respectueusement David, beaucoup plus impressionné qu’il veut le laisser paraître. 

 Samuel, Suzanne, Sarah et Jacob ne savent pas non plus quelle contenance adopter, mais ils sont rapidement mis à l’aise par la duchesse. Celle-ci est très abordable, conformément aux paroles prononcées lors de son investiture : « Je vivrai la vie de mon peuple dont je ne veux être séparée par aucune barrière. Je partagerai ses joies et ses souffrances. » Elle s’efforce de vivre selon ces principes. Elle a été la première souveraine du pays à s’adresser à ses sujets en luxembourgeois. 

  • Suivez-nous, dit-elle, les festivités vont avoir lieu dans la salle de réception où, après les discours, se déroulera un bal où vous trouverez sans doute cavalière à votre goût, dit malicieusement la duchesse.

Âgée de 42 ans en 1938, elle est devenue souveraine le 15 janvier 1919 sans y être préparée à l’âge de 23 ans, à l’abdication de sa sœur Marie-Adélaïde. Le 6 novembre suivant, elle a fait un mariage princier en épousant le Prince Félix de Bourbon-Parme à Luxembourg, originaire d’Autriche. Par sa sœur, épouse de l’empereur Charles d’Autriche, il est lié aux Habsbourg. Le mariage princier est le premier à se dérouler à Luxembourg, ce qui contribue à ancrer un peu plus la Maison grand-ducale dans le cœur des Luxembourgeois. De cette union naît six enfants, dont l’aîné est un adolescent de 17 ans en 1938, et la plus jeune, Alix, a à peine 9 ans quand elle accueille David avec la famille ducale.

La salle de réception impressionne beaucoup David. Elle est entièrement recouverte au sol d’un épais tapis rouge sur lequel se dessinent des entrelacs argentés. De chaque côté, des colonnes dorées de style dorique encadrent de vastes miroirs et sont surmontées d’un chapiteau. En levant la tête, il aperçoit les plafonds dorés et d’immenses lustres en cristal éclairant la pièce. David n’a jamais connu ni vu un tel luxe. Après les discours officiels auxquels David répond volontiers par quelques mots convenus et les interviews avec la presse, le bal commence, et l’orchestre de chambre se met à jouer des airs de valses, de polkas et de mazurkas.

David ne remarque pas de prime abord Rachel, qui n’a d’yeux que pour lui. Il est sollicité par de nombreuses jeunes filles qui souhaitent en savoir plus sur ses exploits. Il finit par remarquer Rachel et s’approche d’elle :

  • Je ne suis pas un excellent danseur, mais accepteriez-vous d’être ma cavalière pour cette danse ?

  • Avec joie, s’exclame Rachel, dont les joues rosissent de plaisir. Vous êtes un grand sportif, et moi, j’ai suivi pendant plusieurs années des cours de danse ; si vous me parlez un peu de vos exploits, je me ferai un plaisir de vous apprendre quelques pas. Ils commencent à danser, et malgré les pas hésitants de David, le couple évolue en rythme de façon harmonieuse sur la musique cadencée de l’orchestre. 

  • Est-ce que nous nous connaissons ? J’ai l’impression de vous avoir aperçue quelque part à Luxembourg, s’enquiert David. 

  • Peut-être à la synagogue, car j’ai appris que vous vous y rendez en famille. Ma meilleure amie Régine Rosenberg et ses parents sont des connaissances de vos parents. Je vais moi-même assez régulièrement à la synagogue. J’espère que nous aurons l’occasion de nous y croiser.

La conversation avec Rachel s’achève sur ces quelques paroles. David est sollicité par une nouvelle jeune fille, une connaissance de la duchesse Charlotte, puis par bien d’autres cavalières, et n’aperçoit plus Rachel, qui quitte assez rapidement la soirée, vu la tournure des événements. Elle reste sur une note de déception et regrette de ne pas avoir pu davantage parler avec David.

De retour chez lui, il repense à tous les moments mémorables de cette soirée, et Rachel occupe une part importante de ses pensées. Il regrette de l’avoir perdue de vue lors de la soirée. La reverra-t-il à la synagogue ? Malgré sa notoriété récente en tant que sportif, peut-elle s’intéresser au fils d’un boulanger ? Quoique son âme soit romantique et idéaliste, il s’est jusqu’ici concentré sur son entraînement sportif et n’a eu que peu de relations avec la gente féminine. Mais là, il se sent ébloui par la beauté de Rachel et espère que ce premier contact aura une suite.













 

Chapitre 3 : Contexte international 


L’Europe sous la menace nazie


L’année 1938 s’achève pour les familles Schleck, Fuchs, Rosenberg et Schwartz, comme pour l’ensemble de la communauté juive du Luxembourg, sur des nouvelles de plus en plus inquiétantes venant d’Allemagne. Le gouvernement allemand et ses principaux ministres détruisent par petites touches les droits de la population juive, mettant ainsi en œuvre la haine viscérale des Juifs du Führer.


Les premières mesures antisémites en Allemagne


Déjà en janvier, les médecins juifs ont été exclus des caisses d’assurance maladie, puis en juillet, le gouvernement allemand a créé une carte d’identité spéciale pour les Juifs. Pourquoi les distinguer du reste de la population ?Le 14 octobre, Hermann Göring annonce l’aryanisation des biens des Juifs et l’internement de ceux-ci en camp de travail.Le 7 novembre, l’assassinat du conseiller d’ambassade allemand en France, Von Rath, par un Juif polonais donne prétexte à Goebbels pour déclencher la nuit de Cristal. Le 9 novembre, pas moins de 101 synagogues sont incendiées, 76 entièrement démolies, et 7 500 commerces juifs sont détruits en Allemagne.

Le 12 novembre, les Juifs allemands sont contraints de payer un milliard de Reichsmarks à titre de dédommagement pour l’assassinat de Von Rath. Par décret sur « l’élimination des Juifs de la vie économique », ils sont exclus de toute activité commerciale, des professions libérales, des directions administratives et industrielles, et sont expropriés.

Enfin, le 3 décembre, Himmler prend de nouvelles mesures contre les Juifs en décidant qu’ils n’auront plus accès aux lieux publics en dehors de certaines heures (1).


L’inquiétude grandissante des familles juives


Les Juifs de toute l’Europe peuvent légitimement se poser des questions sur les menaces qui pèsent sur eux, ailleurs qu’en Allemagne, et sur la nécessité de quitter leur pays, voire le continent européen, dans l’hypothèse où les projets d’expansionnisme et de constitution d’un grand Reich par Hitler verraient le jour. Certains Juifs, plus clairvoyants, se les posaient déjà dès le début des années 1930.

D’autres, par ignorance ou par manque de discernement, n’osent envisager le pire et ne souhaitent pas quitter leur pays tant que les événements leur donnent raison.

Ces divergences de points de vue sur la façon d’envisager l’avenir entraînent des dissensions au sein même des familles. Samuel, le père de David, qui a été décoré pour sa participation à la Grande Guerre, ne voit pas ce qui pourrait amener un gouvernement à renier ses engagements envers ses soldats et ne prévoit pas de quitter le Luxembourg. Il ne croit pas à une invasion de son pays.

David, dont les entraînements se poursuivent dans le cadre de son club d’athlétisme luxembourgeois, qui prend un soin particulier de son champion, s’en remet à la décision de ses parents, même s’il se prépare mentalement à quitter le pays si nécessaire. 


  1. La chronologie concernant les mesures antijuives est extraite du site Wikipedia qui relate l’ensemble des faits marquants de l’année 1938. Cf. https://wikipedia.org/wiki/1938.



La famille Fuchs, plus avisée, a des connaissances proches dans un petit village des Cévennes, à Saint-Germain-de-Calberte, dans le département de la Lozère. Elle commence à envisager son déménagement en 1939 ou en 1940, selon la tournure des événements.


Les Rosenberg prévoient de quitter le Luxembourg pour gagner la Suisse dont ils pensent qu’elle sera préservée par la guerre. Quant à la famille de Rachel, plus aisée, elle se fixe comme objectif de vivre à New York.


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Rolf Harter ne se remet toujours pas de sa défaite au championnat d’Europe, début septembre, et il en veut énormément à « ce sale Juif » de lui avoir subtilisé la victoire au dernier moment. D’origine paysanne, âgé de vingt-cinq ans, il a passé plusieurs années dans les Jeunesses hitlériennes. Il a ensuite servi dans les rangs de l’armée pendant deux années, même si son emploi du temps a été aménagé pour lui permettre de s’entraîner en vue des diverses compétitions.

Rolf est intelligent, ambitieux et persévérant. Il se prépare maintenant à intégrer l’une des prestigieuses écoles militaires allemandes, l’équivalent de Saint-Cyr en France, de Sandhurst en Grande-Bretagne ou de West Point aux États-Unis. En effet, il remplit toutes les conditions pour intégrer la SS-Junkerschule de Bad Tölz, l’école de formation des officiers de la Verfügungstruppe (SS-VT), la branche militaire de la Schutzstaffel (escadron de protection), mieux connue sous son sigle « SS ». À l’origine, celle-ci était dédiée à la protection d’Hitler.

Il se regarde une dernière fois dans le miroir de sa chambre : blond, yeux bleus, une bonne dentition, athlétique et musclé, 1,85 m de taille, mince, il est le plus parfait « spécimen » de la race aryenne. Il remplit le critère de taille (au-delà de 1,78 m pour intégrer l’école) ainsi que le critère d’aryanité : pour être admis, les candidats doivent prouver leur « qualité raciale », cotée selon une échelle de cinq degrés, leur ascendance aryenne depuis l’année 1750 pour les officiers, et l’absence dans leur famille de maladies mentales ou héréditaires.

Contrairement à l’armée régulière allemande, la Reichswehr, qui recherche des officiers ayant une certaine éducation et ayant décroché au minimum leur diplôme d’études secondaires, le SS-VT offre à tous les hommes la possibilité de devenir officier, sans prendre en considération leur statut social ou leur niveau d’éducation. C’est pourquoi on y trouve une forte proportion d’officiers d’origine paysanne (90 %). Le SS-VT prendra bientôt le nom officiel de Waffen-SS (escadron de protection en armes).

De plus, Rolf a obtenu une recommandation spéciale de la part de son commandant. Il est un sportif de haut niveau, ses états de service sont excellents dans l’armée régulière, et sa parfaite assimilation des idées du parti national-socialiste, notamment basées sur les théories raciales nazies, est très appréciée.

Rolf jette un dernier regard sur son uniforme militaire de couleur noire, dessiné en 1932 à la demande de Himmler par Hugo Boss. Les activités de confection d’habits militaires de ce dernier sont devenues prospères dans les années 1930 en raison des besoins grandissants des divers groupes paramilitaires gravitant autour du parti nazi.

Sa formation est prévue pour une durée de deux ans. Rolf sera intégré dès son arrivée au grade de SS-Junker et espère être bien formé dans cette école d’excellente réputation. En raison de leur origine sociale, un certain nombre de cadets ont besoin d’une formation de base parfois non militaire : par exemple, la connaissance de l’étiquette (les bonnes manières à table) ou encore la façon la plus adéquate de conclure une lettre : « Heil Hitler ! Mes salutations, XXXX. »


Il y a aussi une instruction basée sur l’idéologie nazie, notamment l’étude de Mein Kampf, à laquelle la plupart des cadets ont déjà été confrontés dans les Jeunesses hitlériennes. La majorité des enseignements concernent les activités physiques et les exercices militaires sur le terrain, allant du corps à corps, en passant par l’utilisation d’armes automatiques et de grenades, jusqu’à des cours liés à la stratégie militaire et aux tactiques d’assaut.

L’objectif de l’école est de développer un esprit de groupe entre soldats, et entre hommes du rang, sous-officiers et officiers. Rolf se réjouit d’avance des nombreuses compétitions sportives qui y sont organisées. Le centre est en effet très bien équipé sur le plan sportif : stade de football, piste d’athlétisme, bâtiments réservés à la pratique de la boxe et de la gymnastique, piscine chauffée et sauna.

Après avoir salué ses parents et ses frères et sœurs, Rolf quitte sa maison pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche. Il est prêt à suivre aveuglément les ordres qui lui seront donnés pour la conquête du monde, une formalité si l’on se fie aux paroles d’Hitler. Rolf garde, dans un coin de sa mémoire, l’idée d’une vengeance, si l’occasion se présente contre David et les Juifs de son espèce.

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